Pour être honnête, le titre d'hier était excessif. D'abord, parce qu'il me semble être déjà venue à Boston, mais je n'en suis pas sûre. Ensuite, parce que j'ai entendu les Bee Gees dans mon enfance, de façon tout à fait subie et passive, parce que ma soeur les écoutait. Autant dire que je ne parlais pas anglais et que, par conséquent, je ne comprenais que la fin du refrain. Etant donné que je n'éprouve qu'un goût modéré pour les Bee Gees, je n'ai jamais cru bon de réécouter la chanson pour identifier les paroles - ou de taper "Bee Gees Massachusetts lyrics" sur Google. J'en suis donc réduite, à partir d'aujourd'hui, à chantonner "Na, na na na, na Massachusetts". Over and over and over again. Ce n'est que plus tard, à Paris, que j'ai pu l'écrire en entier.
La plus vieille maison de Harvard. Enfin je crois.
L a matinée est bien occupée. Tout d'abord, à 7 h 30, il faut aller prendre le petit-déjeuner au coin de la rue, au Rudi's Resto Café. Ensuite, nous montons dans un mini-bus (aaaaaah, le mini-bus, le meilleur ami des voyages de presse) qui doit nous emmener un peu partout dans la ville. C'est plutôt joli, d'ailleurs. Beacon Hill, North End et même Harvard. On s'attend à voir surgir Matt Damon au détour d'une pelouse, moi, j'aimerais bien. Tout le monde ici dit qu'il est so friendly, que lui et son pote Ben Affleck, ils viennent toujours dans les mêmes bars, qu'ils parlent à tout le monde. C'est vraiment dommage, du coup, qu'on ne nous les ait pas amenés, on aurait pu juger sur pièce. Par ailleurs, je ne sais pas pourquoi, mais je ressens une espèce de malaise, entre l'amphi et la bibliothèque, un vague souvenir de révisions, de concours, d'oraux publics, de salles interminables avec des tables en enfilade et une chaise par bureau, une feuille retournée au coin, parfois une bouteille d'eau à l'autre coin, comme un relent d'examens qui m'attriste.

Beacon Hill, où l'on tourne des films censés se passer en Angleterre.
A déjeuner, nous retournons à l'hôtel, pour découvrir le restaurant "Miel". Le restaurant Miel est un peu la fierté de l'Intercontinental, c'est une "brasserie provençale". Où l'on sert des plats extrêmement provençaux comme, par exemple "Crêpe, filled with ham and Swiss cheese, and roquette" (14 $). Je me replie sur des "cêpe and eggplant cannelloni" (16 $), dont j'arrive à manger à peu près 6 bouchées. Dehors, le ciel est devenu tout gris, il commence à pleuvioter. C'est dommage, car cet après-midi, nous allons faire du "whale watching". Et pour voir les baleines, c'est mieux si on voit, tout court. Je prévois un très sale après-midi et emporte donc à peu près toutes les épaisseurs, couvrantes et isolantes, dont je dispose. Le bateau est un genre de grand ferry, avec des tables et des bancs autour. Je choisis de m'asseoir à peu près au milieu, pour réduire l'effet du tangage. Car il ne m'a pas échappé que des sacs en papier ont été déposés un peu partout, préventivement, ça ne peut pas être innocent. Tant que nous sommes dans la baie, ça va à peu près. Il y a toute une famille indienne, les enfants sortent à tour de rôle sur le pont, histoire de tremper leurs saris/tee-shirts. Et quand ils rentrent, ils engloutissent des paquets de chips, des mars et des litres de coca. Tout ça, bien sûr, en laissant les portes ouvertes, par lesquelles entre un air humide et glacial, en courant entre les tables et en criant au milieu des passagers. Il y a un groupe de filles, scandinaves à mon avis, en short et sandales sous la pluie, qui dégoulinent sur le pont, ça les fait beaucoup rire. Moi, tant qu'elles ferment la porte, ça ne me pose pas de problème.
J'en ai vu une, j'en ai vu une !
Mais bientôt, nous sortons de la baie et là, d'un seul coup, ça devient beaucoup moins drôle. Tenez, Vincent, par exemple, qui s'était benoîtement allongé sur un banc, se relève soudain, d'une pâleur inquiétante. On peut le comprendre, le monsieur assis en face de lui a commencé à se concentrer au-dessus de son petit sac en papier, avec cet air à la fois angoissé et douloureux que donne la nausée. Bientôt, les premières toux rauques se font entendre, suivies de quelques râles. Vincent a quitté son banc, pour aller je ne sais où, dans le fond du bateau. L'ambiance se charge d'une odeur âcre, le sub-continent indien tout entier bascule dans une hystérie stomacale, les chips et les mars font leur effet, tandis qu'un peu plus loin, un Chinois se met à hurler tout en virant du jaune au vert. Les sacs en papier se remplissent lentement, les Scandinaves ne rient plus du tout. Quant à moi, je fais appel à toute la concentration dont je suis capable, preuve que les séances de yoga balinaises n'ont pas été inutiles. Je décide de fermer les yeux, d'ignorer le bruit et l'odeur, de penser à autre chose. Ce qui n'est pas évident, mais tout de même efficace.

Après la tempête...
Cela fait maintenant plus d'une heure que nous naviguons, le gars qui beugle dans le haut-parleur estime que c'est le moment de nous faire la visite des baleines. A 3 h, il dit, et c'est pas de chance, parce que je suis du mauvais côté, je me contente de scruter l'horizon. A ma droite, une Suédoise se penche par-dessus bord - son sac, qu'elle tient de la main gauche, est déjà plein. De mon côté, je décide de rester dehors coûte que coûte, bien protégée par les vêtements techniques que j'ai achetés en soldes à Chamonix - ils sont imperméables à tout. Le bateau tangue dangereusement et à intervalles réguliers, je me retrouve accroupie, surprise par une vague. Le slogan de la compagnie, c'est que l'on est remboursé si l'on ne voit pas de baleine, alors autant dire que le monsieur du haut-parleur ne se prive pas pour nous les signaler. Partout, il en voit partout ! A une heure, trois heures, midi, sept heures. Evidemment, il fait uniformément gris et souvent, seule la queue sort de l'eau, il faut avoir l'oeil. Mais cela suffira pour ne pas rendre leurs 40 dollars à tous les gens qui n'auront rien vu - d'ailleurs, ils n'ont qu'à pas rester à l'intérieur, à vomir bêtement. Le Chinois hulule, lugubre, il pousse des hurlements qui deviennent difficilement supportables, Sophie a les écouteurs de son iPod vissés dans les oreilles, Françoise a disparu avec Vincent, je reste dehors et tente de prendre des photos - ratées la plupart du temps. Après une moisson correcte de clichés et lorsque j'en ai assez de prendre des paquets de mer, je rentre. Le bateau aussi, d'ailleurs, fait demi-tour, c'est bon signe. Au fur et à mesure que nous abandonnons les baleines, la mer se calme un peu. L'effet immédiat est que toutes les victimes de troubles intestinaux sombrent dans un profond sommeil. Les sacs en papier s'entassent dans de grandes poubelles remplies à ras-bord ou, mieux, se balancent au bout de bras qui pendouillent le long des bancs. Je n'en reviens pas, j'ai survécu sans le moindre spasme. Encore une heure de navigation, nous arrivons en vue de Boston, le Chinois relève la tête, qu'il avait écroulée contre sa table, les visages retrouvent des couleurs et les conversations reprennent. Lorsque nous sortons, la famille indienne a délicatement balancé les petits sacs sur la moquette - le choix de couleurs mouchetée prend ici tout son sens. Nous arrivons au port sains et saufs, le groupe est bien vivant, malgré Françoise et Vincent qui avouent être allés se coucher par terre, au fond du bateau. Ce qui n'a pas marché, d'ailleurs.

Alors, on fait moins les malins, hein ?
Ce soir, nous devons aller visiter un hôtel puis y dîner, Françoise dit que ça ne va pas être possible, l'idée même d'ingérer un aliment la rend encore plus pâle. Ce soir, ce sera un bouillon de légumes dans sa chambre - si tant est qu'on puisse se faire monter ce genre de choses en room service. Pourtant, le Liberty Hotel vaut le détour. C'est une ancienne prison reconvertie en hôtel, il reste les briques, les coursives, le tout est à la fois sobre et bien pensé et au Clink ("la taule"), les serveurs ont des genres de blouses noires avec un numéro de détenu. En plus, c'est plutôt bon, je penche pour du foie gras, puis une assiette de fromage très complète avec du vin, pas totalement équilibré mais ça me réjouit. Lorsque nous quittons l'hôtel, le hall s'est rempli de minettes en robes dorées et talons interminables, Jean-Claude dit "ouah, c'est Sex & the City", je réponds, sans réfléchir, "ah non regarde comment elles sont habillées, par rapport à New York, ici, c'est la province", il répond "ben dis donc, t'es méchante". Et je me souviens soudain qu'il vit en Bretagne. Il n'y a vraiment aucune chance pour que je puisse me rattraper, alors je ne dis rien. Même pas quand Bruno dit "c'est dingue, ils font la queue pour un truc qu'est même pas une boîte ? Ca existe, ça ?" Que voulez-vous, on ne fait pas l'éducation des gens, comme ça, en quelques jours. Au lit, demain, nous partons à l'aube pour les îles.
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