Aujourd’hui est le jour qui doit sauver nos reportages à tous, le jour où nous allons déambuler entre les chaînes de l’usine de LCD et rapporter des images choc. Le bus, ce matin, prend le chemin de la Corée du nord. La « factory » où nous nous rendons est presque à la frontière, d’ailleurs, le long de la route, il y a des barbelés et des guérites qui, bien qu’éloignées de la zone démilitarisée, sont pour certaines occupées. Lorsque nous le faisons remarquer à Julia et Marina, elles disent « Non… ah bon ? Ah si. » Il y a une bonne heure et demie de trajet, ça laisse le temps d’observer le paysage et de se demander si là-bas, au loin, ce ne serait pas par hasard la DMZ. Voilà une visite que j’aurais préférée à celle de ce matin, malgré son intérêt certain mais nous avons demandé, on a fait semblant de se pencher sur notre demande, avant de nous répondre que non, c’était trop compliqué. Ben oui, La DMZ ne se visite que le matin or, cela nous a été spécifié, de 10 : 30 à 12 : 30, nous avons « Official program in Factory ». Et ça, on ne peut évidemment pas le modifier.
Ledit programme comprend, comme toute visite qui se respecte, un film avec musique encore plus Christophe-Colombesque que d’habitude, un tour de showroom (mais là, j’avertis tout de suite l’hôtesse que nous allons le découvrir à notre rythme et que oui, bien sûr, nous serons enchantés de lui poser des questions le cas échéant) et une interview. Sur le programme, il est écrit « interviewee: not fixed », il s’avère bientôt que l’interviewé est si peu fixé qu’il ne paraîtra jamais. Consolation, nous devons visiter l’usine, c’est tout de même pour ça qu’on est là.
Les immeubles, en face, ce sont les logements des ouvriers. Elle est pas belle, la vie ?
L’hôtesse, souriante et courbée comme il se doit, nous précise les règles habituelles : pas de photo, pas de caméra. Pour Julien, c’est le pixel qui dépasse du LCD, la goutte d’eau, du vase, bref, c’en est trop. « Well in this case there will be no subject on you on French TV » il dit, « showrooms are not enough, I want to see the factory lines, that’s why we are here, that’s what we were supposed to film. Or do you want us to go back to France now?” Florence est atterrée, elle soutient que l’année dernière, avec l’équipe d’une chaîne d’information, ils ont pu filmer, elle était là et les images, elles les a vues, alors elle est bien placée pour le savoir… Elle était sûre que ça marcherait aussi cette année. Et en effet, l’an dernier, ils ont pu filmer, d’ailleurs, renseignements pris, la fille qui avait cédé au chiraquien « Want me to go back to my plane ? » a subi de « graves représailles ». En français, cela signifie tout simplement qu’elle a été virée. Fichtre. Julien insiste, les hôtesses, qui semblent s’être multipliées en un instant, sont toutes pendues à leurs beaux téléphones et en réfèrent à la coréenne chefferie. La plus gradée raccroche et sourit : « le responsable accepte de considérer votre demande », dit-elle, ah ben en voilà une bonne nouvelle. Et puis le responsable considère, considère, tant et si bien que finalement il décide que non, ça ne va pas être possible. Pas d’image, and that’s final. Ah. Rémi, qui n’est jamais le dernier pour protester, est soudain pris d’une généreuse illumination et propose : « Et si, pour être solidaires, on décidait tous qu’on zappait la visite ? ».
Pendant les négociations...
Moi, d’une part, je suis très bien, là, assise au soleil, d’autre part, des usines de LCD, j’en ai déjà visité au moins 3 et je sais bien qu’on ne voit rien, qu’on est toujours 3 mètres derrière une vitre et qu’en se mettant sur la pointe des pieds, on distingue au mieux des gars dans des combinaisons d’astronautes. Alors je dis oui, ouh la moi, si je peux être solidaire, hein, un peu d’humanité dans ce monde de chiens. Rémi, triomphant, va annoncer la nouvelle, Julien et Gérard n’en demandaient pas tant, d’ailleurs, ça ne change rien à leur problème. Ils vont rentrer, comme diraient les Inconnus, « broucoules » et c’est surtout ça, qui les préoccupe actuellement. Après, la solidarité confraternelle, si ça nous amuse… Marina, la traductrice, qui passe une journée affreuse, vient nous voir, Olivier et moi (qui manifestons notre soutien par une séance de bronzette commune). Elle demande, pas bien sûre d’avoir compris : « donc, s’il n’y a pas de télévision, personne n’y va ? ». C’est ça ; je tente quelque chose comme « Oui, ce n’est pas très juste, nous allons pouvoir travailler et pas eux alors personne n’y va. » Elle répond un « Ah » empreint de perplexité asiatique et bredouille quelque chose sur le fait que c’est très embêtant, parce qu’il y a des gens qui ont pris sur leur temps de travail pour venir nous accueillir ici. (Et prendre sur le temps de travail, chacun sait qu’ici, où il y a une semaine de vacances par an, c’est très mal.) Elle marque une pause, puis reprend, inquiète : « Mais vous comprenez bien que cela n’a rien à voir avec elle ? », en montrant du doigt l’hôtesse en chef. Cette question m’emplit de stupeur. D’une part, nous avons bien compris que cela dépasse totalement notre gardien en jupette, d’autre part, cela nous est absolument indifférent, de savoir d’où vient le blocage. Florence est probablement en train de prier mentalement pour que l’asphalte l’avale, là, devant le bus officiel, Alexis itou, je bâille. Tout ce que je vois, c’est qu’avec ça, on va déjeuner plus tôt, ça me semble être une assez bonne nouvelle. Puisqu’il faut toujours voir le bon côté des choses, nous échappons aussi à la photo avec banderole, le staff coréen est trop dépité pour nous en gratifier. Tant pis pour nous. En revanche, nous avons droit au déjeuner dans un VIP restaurant, dans une salle de réunion, on s’y fait. Nous ne saurons que dans quelques heures s’ils se sont vengés en nous empoisonnant.
Vu depuis le restau VIP. Pause déj, vingt minutes, pas plus.
Et puis c’est l’heure de repartir, 1 h 30 de bus à nouveau, ça nous fait du 3 heures de trajet aller-retour pour un film de 7 minutes, il faut dire qu’il était vraiment bien, celui-là. Après un retour au siège de la boîte, à Séoul, où Rémi ne peut malheureusement pas parler de multi-touch puisque le sujet concerne les écrans plats, nous fonçons vers le R&D campus. Pour moi, cela signifie, peut-être, l’opportunité d’en savoir plus sur les recherches concernant l’OLED et la télé en 3D. Philippe et Olivier sont allés faire des sons, Julien et Gérard attendent que nous ayons terminé pour aller filmer dans la rue. Nous avons une heure sur place, mais les 20 premières minutes sont prises par les procédures d’entrée : pas d’ordinateur, pas de clé USB, pas de téléphone avec prise USB non plus. A chaque fois que l’un d’entre nous passe son sac au scanner, on trouve un objet suspect que, selon un rituel précis, le garde va placer dans un petit coffre. Première constatation : ils nous surestiment, nous, les téléphones avec prise USB, on n’en a pas. Deuxième observation : nous avons tous une vieille clé USB dans un recoin de sac ou dans une poche. Troisième sujet d’étonnement : je ne vois pas bien sur quoi on brancherait ladite clé pour piquer de l’information, même Jennifer Garner dans « Alias » a besoin d’un ordinateur pour taper les codes à 26 chiffres qu’elle a mémorisés instantanément et reproduits en 2 secondes et demie ou pour copier des fichiers top-secrets sur une arme chimique tchétchène. Par ailleurs, quand je demande à aller aux toilettes en attendant que le reste du groupe ait terminé ses formalités, on me répond que ce n’est pas possible : les toilettes des femmes sont en haut et nous ne devons nous déplacer qu’en groupe. Si j’avais été un homme, tout aurait été beaucoup plus simple étant donné que les toilettes pour hommes sont à côté de l’entrée, à défaut, je suis bonne pour attendre en sautillant dans le hall. La visite ne manque pas d'intérêt, mais elle est écourtée, Julien et Gérard sont pressés d’en finir.
Quant à moi, j’aurais bien pris une douche avant l’incontournable « official farewell dinner » de ce soir, mais étant donné le trafic dans cette ville, le timing n’est pas évident. Dans le bus, le débat fait rage, repasser ou pas par l’hôtel, telle est la question. Benjamin, stressés par nos trois confrères de presse éco, a proposé un sujet à son réd chef, il faudrait vraiment qu’il se connecte à Internet pour connaître sa réponse, si elle est positive, il doit rater le dîner, comme les autres. Oh et puis c'est trop bête, nous avons à peine une grosse heure, s'il ne doit pas écrire, il vaut mieux qu'il consulte ses mails dans un cybercafé. Ou, tiens, qu'il appelle ! Mais il ne connaît pas le numéro, il tente de le demander à quelqu'un d'autre, puis à Alexis qui, en fait, peut trouver le standard par sa secrétaire à Paris. On est limite, pour le décalage horaire. Et puis il faut déposer la télé dans la rue, l'équipe doit retrouver Florence que nous n'arrivons pas à joindre, elle était partie avec nos amis de la radio. Bref, c'est du grand n'importe quoi. Finalement, Benjamin se décide, il descend du bus avec moi. Suivi de Jérémy, qui sort la tête du International Herald Tribune et demande "Ben... on repasse pas par l'hôtel avant le dîner ?" Non, Jérémy, ça fait juste une demi-heure qu'on en débat. En attendant, nous avons 45 minutes pour arpenter Insadong, la rue touristique où l'on trouve le grand classique des cadeaux de Corée : la vaisselle en céladon. Il y a trois ans, j'ai offert des tasses à thé à un couple pour me faire pardonner d'arriver en retard à leur mariage. Il y a deux ans, j'ai offert les mêmes tasses à ma mère. Cette année, je vais donc me mettre en quête d'une théière. L'exercice requiert la comparaison des produits proposés par les boutiques, qui diffèrent en prix et en qualité mais en trois ans, j'ai fini par repérer les meilleurs endroits. L'opération, finalement, ne prend pas si longtemps. J'arrive même à l'heure au rendez-vous, d'où nous nous rendons, à pied, au restaurant pour le dîner officiel.
"Tu te souviens, me glisse Benjamin, on est venus ici il y a deux ans". En effet, c'est donc officiel, je connais trois adresses à Séoul, trois endroits où je suis allée et retournée avec l'un ou l'autre des deux grands constructeurs coréens. Soit, il n'y a rien à faire dans cette ville, soit, le staff réutilise chaque année le même programme pour les voyages de presse. Cela dit, je me souviens bien que la dernière fois, nous avions pris un vol qui nous posait à Séoul le matin (l'enfer) et nous étions venus à déjeuner, autant dire que mes souvenirs de l'endroit sont flous (à part la petite assiette pour le kimchi). Cela valait donc le coup de revenir, car il s'agit d'un très joli restau traditionnel. Toutes les huiles de la boîte nous y rejoignent, pour une fois, nous sommes en minorité puisque la presse éco et la radio ont déserté. Le Coréen, qui partage avec le Japonais (et ce doit bien être la seule chose) une faible résistance à l'alcool, fait aussi partie de ces peuples qui, pourtant, en consomment sans aucune modération. Il y a même un côté systématique dans sa façon de boire, ce qui ne laisse de m'étonner dans la mesure où l'on sait comment cela va finir : mal. Ce soir, étant donné qu'il y a deux femmes à la table, Florence et moi, nos hôtes se tiennent à peu près, mais ils se lâchent, l'alcool a donc ses avantages. Ne pas en déduire que nous allons tirer des scoops du dîner, ça non : avec Benjamin, nous nous relayons pour mettre à exécution une stratégie simple et répétée de questionnement, portant sur les points restés sans réponse pendant ces trois jours. Les 3 types en face soupirent en nous voyant sortir les calepins et répondent quand ça leur chante. Ils demandent, eux, si nous voyons la différence de la Corée avec le Japon, je passe un peu de baume du tigre en disant que les Japonais sont machos, les Coréens beaucoup moins. Je demande, quant à moi, ce qu'ils pensent de l'Europe, oh bien sûr ils adorent Paris mais tous les pays du sud, selon eux, font preuve d'une remarquable inefficacité. "De l'Allemagne au Portugal", selon le big boss, avec une mention spéciale pour l'Italie ("it's a mess") mais une exception pour l'Espagne. En revanche, la France a droit à ses foudres, "the girl from Air France in London, she didn't know her job, she was not well trained, she wanted to send my luggage back to Korea while I was stopping for two days in Paris". Nous sommes inefficaces, fantaisistes et d'ailleurs,tiens, grévistes. Alors qu'en Corée, il y a très peu de grèves, grâce la pratique du "ethical business". Je hoche poliment la tête, c'est sûr, dans les pays en développement comme la France, nous sommes en retard.
Julien et Gérard veulent aller filmer quelques images dans le métro où, paraît-il, tout le monde regarde la télé sur son mobile, ce serait plus simple que nous le prenions tous jusqu'au bas de la colline où est situé notre hôtel, pour ensuite prendre un taxi. Mais non, rien n'est jamais simple ici. Je ne sais pas si la chaîne de décision est plus courte que chez nous, mais à l'issue d'une trentaine de coups de fil et de conciliabules entre les différents guides et interprètes, il est décidé que non, ce n'est pas ce que nous allons faire. Le bus nous conduira non loin de la bouche de métro, nous irons ensuite à pied et tout le monde attendra que nos amis aient fait leur sujet. Une pure perte de temps, qui nous permet tout de même de constater que le métro, à cette heure, à Séoul, présente une particularité : la moitié des gens qui y déambulent, y compris les vieux qui sont assez nombreux, sont raides bourrés. Ils se soutiennent les uns les autres, zigzaguent vers les portillons. Il y en a même un qui vient nous baragouiner je ne sais quoi, ce serait sympathique si je ne craignais pas que le type ne soit malade et déverse le tout sur mes pieds. Une bonne demi-heure plus tard, nous reprenons le chemin du bus, puis de l'hôtel, puis du bar cosy, au sous-sol. Pour y aller, j'évite, dans le couloir, un couple coréen propret et vacillant, lui soutient sa femme, robe et talons rose bonbon, qui menace de s'écrouler tant elle est ivre. Je ne sais ce qui est plus étonnant, le contraste entre les vêtements et l'état, ou le naturel avec lequel le type soutient sa femme, comme si c'était tout à fait normal. Les confrères de la presse éco nous attendent au bar. Ils ont tous envoyé leurs papiers, ceux de Rémi et Séverine ne passeront pourtant pas dans l'édition de demain mais, au moins, disent-ils triomphants, "ça soulage de l'avoir fait". Pas la peine d'insister, hein. Bientôt, nous sommes rejoints par Julien qui finissait sa valise. "Ah ! Jacques Chirac", dit Rémi, Julien remercie pour l'élan de solidarité confraternelle, nous irons tous back to notre plane demain matin quand même.
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