Même les cookies sont épicés, pas tous mais certains, je le jure.
Je ne suis pas sûre que ça m'amuse longtemps, cette affaire-là. Lever à 4 h 30, room-service à 5 h sous la forme de trois biscuits au gingembre ramollis malgré le cellophane tendu au dessus de la coupelle et d'un thé Lipton, lobby à 5 h 20 (en claquant la porte, j'ignore le téléphone qui sonne dans ma chambre, ce doit être Florence qui m'appelle parce qu'il est 5 h 19), mini-bus, taxi à 5 h 30, vol Jet Airways après l'enregistrement dans la file "Ladies"... Ca se mérite, le Madya Pradesh. D'autant qu'une fois que nous avons atterri, il reste deux heures de route. Je monte avec Yasmine et Michel. Ce qui ne fait, somme toute, que deux paires d'oreilles pour énormément de paroles, celles de Michel. Qui a une vie extrêmement compliquée, forcément, une femme et une fille et 11 mois de voyage sur 12, ce n'est pas évident, ni pour l'un, ni pour l'une, ni pour l'autre. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il éprouve un besoin chronique de fumer. Comme nous ne sommes pas en avance et que le chauffeur ne veut pas s'arrêter, et comme Michel est un gentleman qui ne veut pas nous asphyxier, il se lève et sort toute la partie supérieure de son corps par la fenêtre de la voiture. Le chauffeur est tétanisé, Michel tente de le calmer par des "relax, man", qui manquent leur but.
Idéal pour un téléfilm sur M6 : Ah, vous êtes le plombier ? Justement, j'étais en train de prendre ma douche...
Et enfin, nous arrivons à Pench. Marvellous, beautiful Pench. Une réalisation conjointe de Taj et de CCAfrica, qui construit généralement des lodges... en Afrique, comme son nom l'indique. Ici, ce sont de petites maisons disséminées dans un terrain immense. Le bâtiment principal, qu'on pourrait considérer comme le lobby, est une grande salle à manger avec cuisine ouverte, il y a aussi une partie salon avec canapés et toutes sortes de détails de décoration à la fois décalés et traditionnels, raffinés et qui tombent toujours juste. Par exemple, un frigo SMEG rose bonbon, mais aussi des fonds de canoës sur pieds en guise de tables basses. Et des coussins turquoise, et de vieux meubles patinés, et des théières en fonte, et des bocaux pleins de cookies faits maison. Mais méfiance, toujours, on est en Inde... La nourriture, justement. La manager de l'hôtel nous accueille avec toute la chaleur dont elle est capable, puis nous assure que nous devons nous sentir ici comme à la maison. Pareil pour la cuisine, c'est du "home cooking", elle espère qu'on aimera. "Any food intolerance ?", s'enquiert-elle, professionnelle. Avant même que j'aie pu dire quoi que ce soit (d'ailleurs, je n'aurais rien dit, une petite semaine de jeûne n'a jamais tué personne), Florence, appuyée par Yasmine qui n'est pas trop sûre de sa propre résistance, mentionnent la cuisine épicée... et pointent un doigt accusateur vers moi. J'avoue. Le manager en sari rose secoue la tête, sourire toujours cloué d'une oreille à l'autre. "You will see", elle affirme, "it's a misconception that we eat spicy food in India".
Tu m'étonnes, qu'on ne mange pas les vaches dans ce pays.
C'est une chose que j'ai déjà constatée : les Indiens sont handicapés du goût, complètement engourdis. Par exemple, l'an dernier, à Calcutta, j'ai dîné avec la manager de l'Oberoi qui avait tenu à nous emmener, Delphine la photographe et moi, au Thaï de l'hôtel. Comme elle voulait choisir pour nous, nous avions craintivement accepté, en précisant que nos palais européens ne supportaient pas trop les épices, et elle avait pris un air complice et entendu en promettant qu'elle savait, qu'elle avait l'habitude. Une quasi-réussite, sauf pour un ou deux plats totalement impossibles à avaler, du piment pur. Et c'est alors que j'avais compris qu'elle n'avait aucune notion du spicy ou du non-spicy, à part ce qu'on avait dû lui en raconter. "It can't be hot, it has coconut milk", elle avait dit, comme si la présence de lait de coco devait annuler l'effet arrachage, comme si moins par plus, ça faisait plus. Cette fois encore, nous sommes en présence d'un cas typique d'Indien insensibilisé, je me permets donc d'éclater de rire et de dire que non, ce n'est pas la première fois que je viens en Inde et que si, j'ai pu constater que la cuisine était spicy. Cela ne déstabilise nullement la manager qui prétend que ça n'a rien à voir, je suis allée dans le West Bengal, ici, c'est différent. Soit. Je laisse sa chance au produit et souris, toute prête à changer d'avis, après tout, je préfèrerais pouvoir me sustenter, pendant ces quelques jours.
Et en plus, ça colle aux cheveux.
Et puis surtout, on me mène à ma chambre. Un petit gars tout gentil, qui porte mon sac, heureusement parce que c'est bigrement loin, ma chambre. Ou, devrais-je dire, ma maison. Ca me rappelle le Pink Sands, aux Bahamas, je vais encore me perdre pour aller me coucher ce soir. Enfin peu importe, c'est beau, très très beau. Au rez-de-chaussée, il y a une grande chambre, un peu sombre, mais plutôt bien décorée, avec un lit immense. Ladite chambre ouvre sur une jolie terrasse qui donne sur la savane, il y a même une balancelle devant une petite table. Partant de la chambre, une passerelle en bois mène à la salle de bain, tout en bois, à la fois moderne, chaleureuse et sobre. Il y a un vieux coffre sur lequel je pose le sac bleu, un vieux tabouret sous lequel sont disposés des sandales en osier, un peignoir en batik est suspendu à côté de la douche. Et par la douche, on accède à... une autre douche, dehors. Comme dans les pubs. Une jolie salle de bains extérieure, suffisamment protégée pour qu'on puisse s'y laver sans craindre que le voisin ou le room service ne vous surprenne en pleine séance de Tahiti douche. Mais le meilleur reste à venir. Au-dessous de "ma" maison, il y a un "machaan", un genre de terrasse censée évoquer l'observatoire de chasse des maisons traditionnelles. Ici, il sert essentiellement à abriter un lit de repos pour le touriste fortuné et se convertit en chambre en plein air, pour la nuit, si l'on veut. Cela me plonge dans un ravissement extrême. La douche dehors est délicieuse, le déjeuner, sûrement aussi, puisque tout le monde s'extasie. Et moi ? C'est bien simple, dès l'entrée, une soupe, je crache mes tripes. La manager ne comprend pas, comment c'est possible, dans la recette, si elle se souvient bien... oh et puis elle ne peut tout de même pas tout enlever, cela n'aurait plus aucun goût. Soit. J'ai gagné, c'est épicé et puis c'est tout. Na.
Bel organe.
Après le brief du repas, nous avons droit à une mini-pause et je m'offre le luxe de sortir toutes mes affaires de mon sac, que j'entrepose dans les étagères de la salle de bain. Nous restons 2 nuits ici, un rêve ! Nous partons enfin pour le "safari". Il s'agit de grimper dans deux 4x4, avec un chauffeur et un guide. Je suis avec Anne, Ruth et Yasmine et notre guide est un jeune Indien baraque, plutôt beau gosse, coiffé d'une casquette et un peu moulé dans ton t-shirt. Il nous dit son prénom que nous oublions instantanément alors que lui avait appris les nôtres, par coeur, avant même notre arrivée. Il nous a même accueillies en nous nommant, une par une, sans se tromper, grâce aux scans des passeports que nous avions envoyés de Paris. Bref, pour l'instant, je me contente d'appeler le bel éphèbe Joe-Bob, on avisera plus tard. Joe-Bob, par ailleurs, est très calé en arbres et en animaux. Il nous explique que l'après-midi, il y a moins de chances de voir un tigre, mais il nous reste demain. Nous allons donc nous contenter des autres bêtes et ça tombe bien, il y en a plein. D'abord, des araignées. Mais alors, énormément. On les aperçoit à la dernière minute, une fois qu'on a le nez dans les toiles qui font entre 2 et 3 mètres de diamètre. Cela donne de très jolies photos, avec le soleil oblique dessus, mais suscite des réactions tout à fait immaîtrisées chez Yasmine qui pousse de petits cris en agitant ses très jolies mains. Ce qui amuse énormément Joe-Bob, qui pourtant, continue à énumérer les animaux et parfois nous demande d'arrêter de glousser parce que nous allons les faire fuire. Je note les bêtes croisées : macaques, spotted deers (ou cheetal, que j'orthographie chittle dans mes notes à cause de l'accent de Joe-Bob - Anne, elle, persiste à dire "Springle", allez savoir pourquoi), chacal, peacock, hornbill (un genre de toucan). Joe-Bob est un très bon animateur, quand il fait arrêter la jeep, il attend que j'aie canardé copieusement avec mon ami le Nikon, puis il demande, courtois "Shall we proceed ?". Et parfois aussi, il pratique le teasing en disant "here is good area for leopard". Mais nous n'en voyons pas, ce qui est très injuste parce que les autres, le soir, nous disent qu'ils en ont vu un.
Spotted-deer, ou cheetal, ou springle. En tout cas au bout d'un moment, on ne les regarde même plus.
A l'apéro, en revanche, on ne voit plus rien du tout, puisqu'il y a une coupure d'électricité. Ce qui me permet de partager un verre romantique avec Joe-Bob qui me parle de ses études, sa famille, tout ça dans le noir. J'en profite pour lui demander son nom, il s'appelle Vrushal. Pas intuitif, ça. Inutile de préciser que le cocktail est au gingembre, comme tout ici. Et que je n'aime pas le gingembre. Demain, je prendrai une bière. La lumière revient ("volvio la luz", comme on dit à Cuba), j'en profite pour aller prendre une douche, dehors toujours. Au début, on se sent un peu exhibitionniste, et puis on s'habitue. Dans ma chambre, sur le carrelage, il y a une colonie de fourmis noires grosses comme le bout de mon index, qui se livrent à des activités mystérieuses - en tout cas, mes tongs sont clairement sur leur chemin. Elles me rappellent les vilaines "army ants" croisées dans la jungle, au Ghana. Ces petites vicelardes, elles étaient montées dans le pantalon de Delphine, mon amie photographe et s'étaient donné le mot pour se mettre à la mordre, toutes en même temps, ce qui l'avait obligée à demander au guide d'aller voir sous le prochain ébène si elle y est, pour se déshabiller et secouer tout ça. Je m'accroupis donc devant mes colocs et me livre à une expérience scientifique : je les asperge de 5/5, pour voir. Elles commencent par trotter en rond comme des folles, puis ralentissent un peu et finalement, s'effondrent sur leurs petites pattes. Je soupire. Pas le temps de leur faire leur mini-peau, à toutes, et puis bon, je dois être en train de devenir bouddhiste, après tout, si elles se contentent de monter sur mes tongs, elles ne me dérangent pas plus que ça. Magnanime, je leur laisse donc la (courte) vie sauve et vais dîner.
Une nuit dans la jungle sauvage et hostile.
Une table a été montée pour nous, au bord de la piscine, éclairée par des bougies. Du meilleur effet. Je reprends donc ma conversation avec Joe-Bob/Vrushal, quand Judith apparaît. De toute évidence, elle tient absolument à être assise à côté de lui et l'arrache à ma passionnante conversation pour le forcer à s'asseoir à sa droite, à l'autre bout de la table. Il cherche un prétexte pour protester, ne trouve pas, soupire et s'assied. Elle me le paiera. D'ailleurs, je ne me connaissais pas un tel pouvoir, mais Judith recule sa chaise, un peu, un peu trop et... la fait tomber, avec son joli coussin rose, dans l'eau. Evidemment, cela aurait été bien plus drôle si elle-même était tombée, mais c'est déjà ça, elle se confond en excuses. Je laisse éclater en moi un rire sardonique et satisfait. La conversation roule sur des choses diverses et variées, essentiellement Michel, sa vie, sa fille. Michel s'est déjà réconforté, depuis plusieurs heures, dans les bras ambrés de son ami Jack Daniel's, ce qui délie encore sa langue - si c'est possible. Il a un credo "c'est toujours l'heure de l'apéro quelque part", ce qui le concerne encore plus que tout être humain étant donné qu'il est toujours en décalage horaire. Il nous révèle donc que sa fille, 18 ans, a toujours voyagé en business, il ne supporterait pas de lui prendre un billet d'avion en éco. Cette révélation suscite les protestations scandalisées de toute la table, mais comment, comment fera-t-elle, cette petite, quand elle devra se payer son billet, ce n'est pas un service à lui rendre, etc. Il est vrai que nous sommes bien placées pour donner des leçons. Vrushal se penche vers moi, il me demande une traduction, j'hésite et je dis que nous parlons de "voyages en avion". Cela semble lui convenir, il dit "Ah." Quant à la nuit, j'ai hésité à la passer à l'intérieur, ou dans mon "machaan". "Ah tu vois, tu fais la maligne mais t'as aussi peur que nous", me dit Yasmine, ce que je mets un certain temps à comprendre. Par rapport, par exemple, à notre nuit, avec Delphine, à même le sol, dans la jungle ghanéenne, j'ai du mal à envisager le risque que présente une terrasse intégralement protégée de la moustiquaire qu'on m'aura installée, dans un hôtel de luxe. Et comme je ne suis pas sûre que le temps se maintienne demain, j'opte pour le plein-air, cette nuit. Je rentre donc dans ma "maison", c'est absolument féérique. De mon perchoir, j'entends les bruits de la jungle et la musique provenant d'un village, au loin. Inutile de préciser que je m'endors comme une masse.
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