Mais pourquoi, pourquoi faut-il toujours que je me couche trop tard ? Je veux dire, dès qu'il y a un écran, plat ou même pas, au bout de mon lit ? Je ne le saurai probablement jamais et ce matin, je n'ai pas le temps de creuser la question. J'avale mon petit-déjeuner à la va-vite, ce qui est regrettable car il a l'immense mérite de comporter, dans un petit ramequin à trois compartiments, de la confiture, du miel et du dulce de leche. L'extase serait proche (déguster une tartine de dulce de leche à Buenos Aires, c'est un peu comme siroter une coupe de champagne à Paris, ou grignoter du caviar à Moscou, ou engloûtir une raclette à Chamonix, bref, c'est absolument mythique), si je n'étais pas en retard. Il y a une jeune femme qui m'attend, sur une chaise, devant la très loungy réception (dans un article de presse contemporain, on écrirait "chiquissime", mais pas moi), je ne la remarque pas. Ou du moins, pas avant de redescendre précipitamment de ma chambre, après avoir enfoui dans mon sac à dos tout ce qui pourrait me servir pour la journée. Il fait doux, un petit 22°C ce matin, je ne sais plus trop comment m'habiller. Jean et soft-shell, peut-être ?

Buenos Aires, carte postale.
Ma guide du jour s'appelle Milena, contrairement à mes deux grandes filles toutes simples de la Patagonie, elle arbore un teint brouillé de citadine, a des cheveux ternes et filasses qu'elle tente d'éclairer par des mèches jaunâtres mais qui sont éclipsés de toute façon par un rouge à lèvres trop rouge. Et puis bien sûr, elle est beaucoup moins chaleureuse. Je tente de balayer ces vilaines pensées mais je ne sais pas pourquoi, ce doit être la journée d'hier, suivie de ma courte nuit : je suis loin d'être au top. Milena m'apprend qu'en fait, elle me quitte à midi (ah, comme il est déjà 10 heures...), il va falloir que je lui dise tout de suite ce que je veux faire pendant ces 120 minutes. Autant dire que je n'ai aucune, mais alors là, absolument aucune idée de ce que je veux faire. Il faudrait que j'écrive quelque chose sur un nouveau quartier, si elle avait une idée ? Ben oui, celui de mon hôtel, elle répond. Je trouve cela un peu trop facile. Hop, pile, justement, tiens, ça tombe bien, pas besoin de bouger ? Je lui demande deux-trois indications, j'irai fureter comme une grande. Mais pour l'instant, je veux humer l'air de la ville (par ailleurs fort chargé), voir tout ce que j'ai toujours entendu décrire, de Buenos Aires, les rues-qui-pourraient-tout-à-fait-être-des-rues-de-Paris, les gens-qui-dansent-le-tango-sur-les-places, les mères-de-la-place-de-mai, enfin, quoi, montrez-moi la Tour Eiffel, le Louvre, les Champs-Elysées, ensuite, éventuellement, je m'intéresserai au Canal Saint-Martin.
Le foulard, l'autre.
Milena soupire, de toute façon, elle s'en tamponne, dans une heure et demie, elle rentre chez elle, si on prend le métro, cela réduit encore son temps de parlote. Elle me note tout de même quelques adresses, et m'indique même une milonga, ces cafés où l'on prend des cours de tango - ensuite, on applique les leçons dans le bar. Elle me regarde d'un air inquiet : j'ai bien des talons, pour ce soir, non ? Parce que dans les milongas, on danse bien en jean, mais à plat, jamais. Eh bien non. J'ai éventuellement des chaussures de randonnée (deux paires, une vieille perméable et une neuve trop petite) et deux paires de baskets, mais des talons, vraiment pas. Milena hausse les épaules, désolée mais compréhensive. Tant pis pour moi, après tout, je ne suis qu'une touriste. Personne ne m'en voudra. Sur ces bonnes paroles, elle s'engouffre dans le métro, prend un ticket pour moi, m'explique les lignes principales et les directions. Très gentiment. Un peu trop, d'ailleurs, elle considère de façon très visible que je suis absolument ignorante. Par exemple, elle dit des choses comme "Uruguay, el pais que esta del otro lado del rio de la plata". Mon niveau en histoire-géographie a beau être faible, je vois à peu près ce qu'est l'Uruguay. Bref, juste le temps de me montrer la place, la Casa Rosada, de me traîner jusqu'au café à touristes du coin... et c'est fini. Elle me lâche là. Toute seule, au milieu du café Tortoni, alors qu'il est midi et donc, beaucoup trop tôt pour déjeuner.
Tout comme à Paris : y'a même des manifs.


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