Heading to Key West
You live, you learn : ce matin, j'ai rendez-vous avec Sophie, qui représente les lower keys et Key West (donc rien à voir avec mon interlocutrice d'hier soir), au Cheeca Lodge. Dans son mail, elle m'a bien précisé que c'était au Mile Marker 82, Oceanside, c'est parfait, c'est sur mon chemin vers Key West. Cela fait une trotte, depuis MM 97,8, alors, tout comme hier soir, je m'y prends bien à l'avance. Je suis de fort joyeuse humeur. Comme tous les jours ici, il fait beau, cela suffit à mon bonheur. J'entretiens désormais avec ma voiture un lien de complicité qui frôle l'intime, et puis 9 h 30, pour un rendez-vous, c'est plus que décent. Sur la route, des panneaux indiquent le Cheecalodge, MM 82, c'est écrit partout, c'est un jeu d'enfant et si ça continue, je vais arriver en avance. C'est presque vexant. Pourtant, une première fois, j'arrive au MM 81 : pas d'hôtel. Même pas tapi dans l'ombre, en retrait de la route, comme le Kona Kai (on ne me la fait plus, à moi). Alors, en soupirant et en pestant contre mon incompétence, j'opère la manoeuvre habituelle : trouver un endroit où tourner, repartir dans l'autre sens, guetter l'entrée et... toujours rien. Arrivée au MM 83, je dois me rendre à l'évidence : il n'y a rien, pas d'hôtel, rien de rien. Je réessaye, avancer, tourner, repartir dans l'autre sens, ne rien trouver, recommencer. Alors je demande où je peux, dès que je peux. Il y a un repère simple, m'indique un très serviable agent immobilier sortie de son bureau pour moi : c'est le drapeau américain planté en haut d'une sorte de chapelle, dans une contre-allée. Ensuite, il suffira de tourner. Si je ne m'abuse, non seulement on n'est pas au MM 82, mais en plus, il faut quitter la route principale, ce n'est pas du jeu.
La tortue qui nage en rond.
Je tourne encore un peu, prends le chemin en question, gare ma voiture au parking comme un cow-boy assoiffé largue son cheval devant un saloon, trouve enfin Sophie, qui attend dans le hall. Il est 9 h 50. Sophie est une Française qui vit ici, elle parle un très bon anglais où perce parfois une pointe d'accent hexagonal, elle est coiffée d'une queue de cheval rousse fermée par une barrette en velours noir et sa frange bombée (comme tout chez elle) tombe, régulière et bien coupée, au-dessus des sourcils. Elle passe manifestement beaucoup de temps devant sa glace, ce qui se traduit par une couche de fond de teint rosâtre que l'on dirait presque plâtreux et par du mascara très noir, dont elle a dû se passer plusieurs couches puisqu'il forme de petits paquets, comme le font les rousses ou les blondes très pâles dont les cils, à défaut, sont transparents. Sophie est très affable mais il y a chez elle un je-ne-sais-quoi qui laisse penser qu'elle est toujours exaspérée par quelque chose. Par exemple,quand je lui dis "je suis désolée, j'ai perdu beaucoup de temps à tourner, j'étais partie très tôt... pourquoi disent-ils partout que l'hôtel est au MM 82 ?", elle répond, souriante, "oh mais c'est pas grave... on a tout le temps, on n'est pas à Paris, ici. D'ailleurs, le Cheeca est au MM 81,8, pas au 82". Je me permets de lui faire remarquer que c'est pourtant ce qu'elle a écrit dans son mail et ce qui est indiqué sur les panneaux, le long de la route, elle nie les deux avec un sourire forcé, à tel point que je finis par m'inquiéter pour ma santé mentale. Et pourtant, vérification faite, j'ai raison, le MM 82 est même l'adresse donnée par le site Internet, c'est un mystère. Ils doivent avoir trop de clients et dissuadent les moins motivés en les égarant, je suppose, c'est une forme de darwinisme commercial.
Et celle qui s'est battue avec un requin.
Pendant que nous prenons un vague petit-déjeuner (elle ne prend jamais grand chose le matin, ça tombe mal, moi si et je suis littéralement affamée), nous discutons de choses et d'autres. Et à bien y réfléchir, nous ne sommes d'accord sur à peu près rien. Etant donné qu'elle a totalement épousé la cause américaine et pour lui être agréable, je lui raconte l'anecdote du dîner avec ma moitié de famille de Chicago, ça la ravit. Par ailleurs, elle trouve que l'on mange vraiment très bien ici (à voir) et que ce qu'il y a de bien, c'est qu'on ne sent pas la chaleur grâce à la clim. Elle la met à 68° chez elle, quand je supporte péniblement 78. Bref, après un petit tour de l'hôtel, et après avoir racheté de la crème solaire puisque mes consoeurs m'en ont taxé en continu aux Bahamas (après avoir gloussé devant mon tube de 50+), je reprends la route, pas mécontente.
Et celle qui a avalé un hameçon.
Mon programme prévoit, pour la suite, du "tarpon feeding", à 10 h 45, MM 77,5, puis la visite du Turtle Hospital, à 13 h, MM 48,5. Etant donné le jeu de piste du petit-déjeuner, je suis en retard et donc, tout entière tendue vers mon objectif final : Key West. C'est donc pleine d'entrain que je fais défiler les miles, je passe les 70, les 60, les 50 et... oups, j'ai comme qui dirait oublié d'aller balancer des poissons à d'autres poissons. Trop tard pour repartir dans l'autre sens, il est 11 h 30 et j'avais tortues à 13 h, elles m'attendent sans aucun doute bien sagement. Sauf que. Sauf qu'évidemment, les visites se font à heures fixes, guidées par un sympathique Andy, qui porte l'uniforme local : tshirt et lunettes de soleil. Andy est très ennuyé de me voir et moi-même, je suis contrariée de devoir revenir dans une heure. Après avoir fait quoi ? Déjeuné ? Non pas avec les poules, mais avec les tortues, alors... Je soupire. Et Andy prend pitié. Allez, puisque je suis là, la visite, il va la faire rien que pour moi. D'ailleurs, est-ce que je me serais arrêtée pour les activités ludiques destinées aux enfants ? Non, bien sûr. Alors je ne rate rien. Taraudée par la mauvaise conscience (des quotes, il me faut des quotes, qui vais-je citer cette fois encore ?), mon calepin des Bahamas à la main, je trottine donc derrière Andy qui m'explique le Turtle Hospital. Ici, avant, c'était à la fois un hôpital pour tortues et un motel. Ce mélange original a dû cesser avec le cyclone Wilma qui a laissé des mètres d'épaisseur de boue. A regret, la direction a donc décidé, après une interruption prolongée, d'arrêter de faire cohabiter touristes en short et tortues flappies.
Et celle qui s'est mangé un bateau.
Il y a quatre sortes de tortues, qui sont recueillies ici, m'explique-t-il. Des loggerheads, des green sea turtles, des hawsbills et des kemps ridley. Je note religieusement parce qu'il regarde ce que j'écris, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de ça - probablement rien. En revanche, cette session privée améliore considérablement ma connaissance des tortues (on se souvient que je m'étais déjà bien penchée sur le sujet au Costa Rica) et en particulier, de leurs petits malheurs. Par exemple, une tortue avec une scoliose, ça a l'air bête, comme ça, mais dans le bassin, ça nage en rond. Il y en a qui ont des tumeurs, au foie, aux reins, aux poumons (et parfois, il faut les euthanasier). Il y en a qui se prennent des coups de bateau, ça les cabosse sérieusement et comme cela forme une bulle d'air sous leur carapace, eh bien elles ne peuvent plus plonger. C'est l'effet bouée, elles restent en surface et ça, pour une tortue... c'est un peu comme pour moi, ne plus voyager. Certaines n'ont vraiment pas de bol, par exemple, elles se battent avec les requins. Et parfois, elles gagnent, mais elles sont sérieusement amochées. Enfin, il y en a qui ne sont pas malignes, il faut bien le dire. Elles mangent tout et n'importe quoi, ces pauvres bêtes : des hameçons (on le voit très nettement sur les radios qu'Andy me montre, dans la salle d'op), des cailloux et du sable (qui forment de très désagréables bouchons dans leurs intestins), des mégots de cigarettes. Sur les radios, on en voit aussi qui se sont emmêlé les pattes dans des fils de pêche, parfois, il faut même amputer. Bref, au terme de cette tout à fait passionnante visite, comme je n'ai pas payé, j'achète un tshirt pour mon neveu. Il faudra que je lui explique le coup des mégots de cigarettes, je suis sûre que ça le marquera plus que les étiquettes "fumer tue".
Car voici qu'enfin je m'élance vers la mythique Key West, ses maisons de bois peintes, ses restaurants, ses cafés, ses boutiques, ses piscines. Le GPS prend ici tout son sens, c'est quelque chose de merveilleux que de ne pas avoir à se plonger dans son plan à chaque feu rouge, plan que l'on balance violemment sur le siège passager quand cela passe au vert (en perdant l'endroit qu'on venait péniblement de pointer, là, à côté de l'embranchement) ou que l'on laisse sur ses genoux avant qu'il glisse immanquablement sur les pédales. Non, là, j'ai juste à écouter la gentille dame qui me dit de tourner à droite ou à gauche ou de continuer. Parfois, elle se plante un peu alors je l'engueule, ça fait passer le temps et doit vaguement effrayer les gens qui me doublent. Enfin, j'arrive au Marquesa Hôtel, jolie maison coloniale bleu-clair qui forme un angle. A l'intérieur, les chambres s'articulent autour de deux petites piscines, les gens lézardent sur des transats. Je suis accueillie par un très affable concierge, c'est là que je me souviens que Key West est très gay-friendly. Dehors, les drapeaux américains alternent avec des rainbow flags, tout ça a l'air de s'entendre à merveille, même si les votes doivent donner quelque chose comme Mc Cain/Hillary/Mc Cain/Obama/Mc Cain/Hillary, etc.
Mes amis de l'Arkansas.
Pour l'heure, je pars à la recherche d'un déjeuner, il est tout de même 14 h 30. Et ô miracle, ici, on sert vraiment à toute heure. Pas de "ah ben non là j'ai fermé les cuisines non mais y'a pas écrit la Poste". Au contraire, dans un petit bistrot sur le port, je trouve une salade avec langoustes et crevettes, parfaite à cette heure, n'était l'immanquable sauce mayo. A côté, il y a un type qui balance des morceaux de poissons à des... tarpons, j'ai bien fait de sécher ce matin. Cela ravit les enfants, ce sera un bon truc à écrire. Ensuite, je musarde un peu dans les rues, juste le temps de m'apercevoir que l'Amérique entière est en crocs - une bonne chose que ce soit fini chez nous. Il y a aussi de très intéressantes boutiques, j'avais justement décidé de m'acheter un maillot de bain, ça tombe bien. Dans la cabine d'essayage, j'entends la vendeuse au téléphone avec son copain "no pero si claro que te creo si me dices que no paso nada, si te creo mi amor". Puis, quand je sors "OH MY GOD !" (quoi ? qu'est-ce que j'ai fait ? j'ai oublié de mettre le maillot ? il y a un mec armé derrière moi ? on n'essaye pas les maillots de bains aux Etats-Unis ?). "Oh my god that bikini looks SOOOOOOOOO GOOD on you, you absolutely HAVE to get it, oh my god I'm so jealous, do you go to the gym all day long or what ?" Euh... ben plutôt what, alors. Non, en fait, je ne fais même pas de sport. Ce que l'on appelle joliment en Angleterre le "muffin top", ce petit bourrelet qui rebondit au-dessus de la taille du jean comme le haut du gateau hors du petit papier, se porte plutôt bien chez ma vendeuse qui, en plus, porte des mini-shorts. Je dis que peut-être, si l'on évite les hamburgers, les frites, le coca... Bon enfin, nevermind, son truc a marché, j'achète. Et je m'illumine à la caisse : 50 dollars le maillot de bain, soit 31 euros, c'est clair, ce pays, aujourd'hui, c'est le Tiers-Monde. Et je cours à l'hôtel, on m'a collé une activité : le Sunset Tour.
Cela se passe sur un grand catamaran. Sur l'échelle de la beaufitude, on peut classer cette activité assez haut, je dirais 8/10. Par exemple, à côté de moi, il y a un couple en voyage de noces. Ils viennent de l'Arkansas, ont pris trois avions pour venir et sont crevés. Lui porte un tshirt où est écrit : "Delighftully tacky, yet unrefined", c'est lui qui le dit. Par ailleurs, ils me filment pendant que j'écris sur mon calepin - il faut dire que je suis la première Française qu'ils rencontrent et que je les prends en photos pour leur album. Ce qui m'embête, c'est que je suis en train d'écrire sur eux, s'ils zooment un peu trop, ils le verront. Encore faudrait-il pour ça qu'ils trouvent quelqu'un qui puisse leur traduire le français. L'idée est de boire des coups sur le bateau tout en faisant un tour dans la baie de Key West. De la bière, du "champagne" dans de gros gobelets en plastique. Non merci, c'est gentil, je vais prendre de l'eau. La lumière descend peu à peu et la virée pourrait être agréable, s'il n'y avait pas "l'animation". Le bateau est tenu par trois jeunes gars, dont un au bar. Le plus charismatique lance toutes sortes de blagues qui déclenchent immanquablement des cascades de rire. Par exemple, "emergency exits will be right around you" (rires), "If you got any problem with the toilet, talk to my friend Jimmy" (rires), "getting off the boat is sometimes more difficult than getting on it" (Il place sa main au dessus de sa bouche en penchant la tête comme s'il buvait. Rires). Je prends quelques photos, décline encore et toujours les tournées de bière, rentre enfin à l'hôtel.
Et Key West, tout de même.
Au Kona Kai, on m'a recommandé de dîner absolument au Café Marquesa, qui se trouve être le restaurant de mon hôtel (la vie est bien faite, pour une fois). Et il leur reste une place, au comptoir. Je profite ainsi de la compagnie de la barmaid, Allyson, et de la serveuse. Rien à dire, le cadre et le service plein d'attentions valent le détour : "Mixed baby greens with lettuce, sprouts, plums & stilton cheese dressing" puis "grilled scallops with saffron risotto & snow pea shoots in a wild mushroom & foie gras butter", c'est un sans-faute, les produits sont frais, les sauces légères. Encore une fois, je devais dîner seule, les Etats-Unis en décident autrement. Les deux filles discutent salaires (5 dollars de l'heure pour l'une, 3 pour l'autre, qui pourtant ne marque aucune jalousie), coût de la vie ("you don't wanna buy anything here in Key West it's just way too expensive", affirmation qui me met légèrement mal à l'aise mais après tout, j'ai connu le dollar à 7 francs, c'est à leur tour de souffrir) et bien sûr, cocktails. Le "martini" à la mode est, en ce moment, l'expresso, selon Allyson. "Expresso vodka, vanilla vodka, real expresso and kalhua - just a splash". Allyson, cheerful comme tout, chantonne devant son bar tout en essuyant les verres. C'est une jolie petite blonde qui rigole tout le temps, je me demande si cette race existe, en France. Je me demande si, au même endroit dans un bar parisien, je n'aurais pas devant moi une fille aux yeux cernés qui me dirait "oh ben des malades on en voit tout le temps. Les gens, ils pensent qu'on est à leur service. Je fais des horaires de malade et je suis payée une misère, je vous jure, c'est pas une vie". Et je me dis que nous n'avons pas les "tacky and unrefined people from Arkansas", mais que nous avons pas mal à apprendre aussi. Je demande à Allyson s'il arrive, dans la vraie vie, qu'on boive des Cosmpolitan. Comme dans "Sex & the City". Elle rigole, me dit que c'est vraiment un martini complètement démodé, hyper 1980', que la série a remis à la mode. Vient l'heure de l'addition, 65 dollars. 65 dollars pour un aussi bon moment, ça devrait aller. Surtout si l'on considère que cela fait... 40, 95 euros. Vin compris. Le Tiers-Monde, avec de la très bonne bouffe dans l'assiette.








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