
Mais si, mais si, j'ai eu raison de sortir.
Alors non, ça n'existe pas que dans les dessins animés : cette nuit, desséchée que j'étais par mon patch, je me suis assise sur mon lit pour boire et... je suis tombée. Tombée de mon lit ! Projetée par un coup de tangage, dans le no man's land qui sépare le lit d'Helen du mien, j'ai même cru que j'allais lui coller une beigne sans faire exprès. Cela aurait été ballot, alors qu'on commençait à si bien s'entendre. Mais non, je me contente de me cogner le coude contre la table de nuit et le pied gauche contre le bois de son lit. Et quand je m'extrais douloureusement de cette nuit agitée, un brouillard épais entoure le bateau. Encore une fois, Il paraît qu'il y a des montagnes, il va falloir croire nos guides sur parole. Du coup, ce matin, nous restons à bord. La cohabitation forcée avec Helen entraîne un regain de courtoisie chez l'une comme chez l'autre. Elle est d'un petit village appelé Te Anau, sur l'île du sud, en Nouvelle Zélande, elle va monter un restau là-bas à son retour. Qu'elle espère de toute son âme, parce qu'elle vogue, de croisière en croisière, depuis juillet. Elle est fière d'affirmer qu'elle n'a jamais eu le mal de mer de sa vie, je prends ma revanche quand elle dit qu'elle a été malade en montagne. Par ailleurs, Ryan est son ex, il sont sortis quelque chose comme 6 ans ensemble. Lui aussi était sur le coup des cabines des Suédo-Néeerlandais, il doit l'avoir mauvaise, ce matin. Ah et un détail : au début, elle a imprudemment bu l'eau de sa cabine, ça a fait tomber une de ses dents. Si, elle en est sûre, le diagnostic du médecin était sans appel.

A table.
On aperçoit parfois un morceau de glacier, une paroi sombre, on devine que ça pourrait être sublime. Et puis, c'est bientôt la fin du voyage, il s'agit d'en "profiter" au maximum. C'est pour ça qu'après le déjeuner, quand on nous propose, tout de même, une balade en zodiac et après avoir clamé haut et fort que j'allais rester dans ma cabine, je descends docilement. Au nom de notre toute nouvelle amitié, Helen, qui n'aura pas besoin de conduire un zodiac aujourd'hui vu que les candidatures pour la sortie fondent comme neige au soleil (même si on a oublié comment c'était, le soleil), Helen donc me propose de porter son sur-pantalon imperméable.

Et pendant ce temps, de l'autre côté...
Outre que cet accessoire donne une touche finale du meilleur goût à mon accoutrement de bibendum, il change ma vie, du moins pour cet après-midi. Qui, outre le temps, n'a pas si mal commencé. Je me suis pointée paresseusement à la fin de l'embarquement, ma technique pour minimiser le temps d'attente devant la sortie, debout, affublée de 6 couches de vêtements qui font office de sauna à l'intérieur du bateau. Par conséquent, la plupart des bateaux sont déjà partis, même celui des Italiens. Devant l'hospitalité manifeste et fort bruyante d'Iria et d'Elena, Francesco consent à faire demi-tour et à revenir au bateau me chercher. Je suis en quelque sorte invitée sur le bateau turino-milanais, ainsi que, tiens, allez hop, l'autre tenant de la philosophie de la dernière minute, ce cher Ryan.

Il paraît que dans certains pays, les gens se promènent en t-shirt.
Vive le GPS, sur lequel les guides ont enregistré les coordonnées du bateau, parce qu'au bout de 2 minutes de zodiac, l'Antarctic Dream et sa coque rouge ne sont plus qu'un lointain souvenir, où se mêlent soupe à la tomate, odeurs de diesel, tangage et thé à la menthe. Iria compte les troupes, un peu maigres, à bord, en professant le plus profond mépris pour ceux qui ne sont pas venus. Et l'autre, resté dans sa cabine ? "Che coglione !" Ca piaille sévère, de sorte que nous mettons quelques secondes à comprendre ce qu'est ce bourguignon (un petit iceberg, oui je pensais que j'allais dégainer ce terme, comme ça, l'air de rien) barbouillé de rouge. Il y a un oiseau qui s'offre un repas gastronomique, là-dessus, mais il ne fait que profiter des restes.

Mieux que le jeu des nuages dans le ciel.
"Il resto del pranzo di un orso polare", analyse Francesco, qui repère la tête de l'assassin, un peu plus loin, dans l'eau. L'ours en question est extrêmement contrarié qu'on l'ait dérangé en pleine dégustation, il émet des grognements inquiétants tout en s'éloignant. A bord, l'excitation monte, tant et si bien que Lars, dans un zodiac à côté, transmet par son talkie walkie, aux autres guides et à l'attention du bateau italien, qu'un peu de silence, ce serait pas mal. Notre ours s'éloigne toujours, monte sur un autre bourguignon qui bascule, il ploufe à nouveau, disparaît dignement.

Il faudra quand même que je demande si quelqu'un a les mêmes photos, par beau temps.
Je n'ai même pas essayé de le prendre en photo, il était trop loin pour mon 18-200. Ryan, lui, a pu l'avoir, il me le montre sur son écran, belle réussite. Effervescence sur le bateau, tout le monde debout, "Ma che bello", s'exclame Iria, tout le monde ignore délibérément le briefinf sur les consignes de sécurité et les trésors d'attention à déployer pour s'asseoir sur le zodiac (et y rester assis, accessoirement). Francesco choisit d'en rire, ça aussi, ça me semble une philosophie valable.

Oui elles ont l'air toutes pareilles...
Entre temps, le brouillard s'est déchiré, cela fait d'ailleurs 10 bonnes minutes que je me suis détourné du gros mammifère blanc qui barbotait pour mitrailler le glacier qui se dévoile enfin. Ca, j'aime, pourrais-je dire si je devais commenter le décor sur Facebook. 12 km de large, des teintes bleues laiteuses, une muraille sous laquelle les zodiacs semblent encore plus petits que d'habitude. Parfois, un grondement, un craquement qui rappellent qu'il ne faut pas trop s'approcher mais pas d'effondrement comme au glacier Pia, par exemple. Je révise mon jugement : ces quelques heures sont en passe de détrôner l'île Rouge pour le titre de meilleure demi-journée de la croisière. Malgré le sur-pantalon d'Helen, il commence à faire frisquet et il est grand temps de rentrer. La navigation devient technique, des morceaux détachés du glacier raclent contre le zodiac, d'autres se prennent dans l'hélice et il faut les écarter. Plus loin, alors que nous nous éloignons, la glace commence à prendre, des "pancakes" ronds ou ovales se sont formés sur l'eau et forment une sorte de tapis qui ondule avec la houle.

... mais je suis désolée, c'était la thématique de la journée.
De retour sur le bateau, je suis sous le point de sauter sur le lino de ma douche quand retentit l'appel pour ceux qui n'ont pas remis leur jeton. On doit le tourner, numéro contre le tableau, quand on sort et le remettre dans le bon sens quand on remonte, histoire que personne ne reste dehors. Ou au moins, qu'on s'aperçoive si on en a balancé un à la bail par erreur. Et le bateau ne part pas, tant que le propriétaire d'un jeton retourné n'a pas été retrouvé. Tous les soirs, les possesseurs des jetons 21 et 22 sont appelés, ce sont nos amis italiens, c'est une routine. Mais là, pour une fois, ça nous change, c'est le "number 30" qu'Helen appelle. 30, 30... mais saperlotte, c'est moi, ça, 30 ! Je commence à me sentir comme à la maison, j'enfile le premier pantalon que je trouve, une polaire, je monte même pieds nus et bondis à l'accueil au moment où Helen allait renouveler son annonce. Et elle rigole, d'un vrai rire gentil. Pas de doute, dans 2 jours je serai vraiment bien à bord. Et le voyage sera terminé.

Et le thème de tout le voyage, même, on peut dire.
"So, it was worth staying a couple of days more after all, right ?", demandé-je aux Suédo-Néerlandais, qui étaient désespérés de n'avoir pas pu débarquer. Tout de même, une rencontre avec un ours blanc et un magistral glacier, ça valait bien quelques jours de croisières de plus... "We stayed onboard", me répond la brune, sombre. Ooops. Too bad. Exceptionnellement, Elena se détache de son Leo et dîne avec nous, je dis nous parce que mes nouveaux meilleurs amis à bord sont Liz et Greg. Je leur dis que j'ai des photos d'eux, que je peux leur envoyer,ils marquent un enthousiasme modéré. Légendaire discrétion britannique, pensée-je. Nous parlons de nos nuits, Elena a mal dormi, moi aussi, Greg aussi, dit-il. Probablement parce qu'il n'est pas habitué à partager sa chambre avec quelqu'un. "You guys don't live together ?", je demande. Ils répondent à moitié, marmonnent un truc incompréhensible, regardent ailleurs, Liz va chercher un thé. "We are not together, en profite pour glisser Greg en se balançant sur sa chaise, she's just my boss and we get along well and.. well we happened to take holidays at the same time." Aha, répondons-nous, Elena et moi, en hochant la tête en même temps. Bon. Soit. Très bien. Mais quand même, de retour dans ma cabine, je demande à Helen, qui sait tout sur tout à bord. "Whhhat ? Well, they asked for a double bed..." Plus que deux jours à bord, et dire qu'on commençait tout juste à ragoter, quel gâchis.
Bon je vous promets, c'est la dernière.
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