Quand je vous dis, que c'est à l'heure où blanchit la campagne.
Non vraiment, on ne peut pas dire, ce matin à 5 h, que je sois au mieux de ma forme. A bien y réfléchir, je ne suis plus bien sûre de la raison pour laquelle je me suis levée. Des éléphants ? Et alors, il y a les mêmes dans tous les zoos… Valentine et
Catherine, d’ailleurs, ont décidé qu’elles préféraient dormir, c’est sûr, c’est
fatigant, les voyages de presse. Et Léa arrive en courant, alors que nous
sommes en train de gravir les gradins qui permettent d’accéder aux étages du
4x4. Ce matin, nous avons un ranger féminin, Léa et Bruno sont persuadés que
c’est la sœur de Riaan, je suis sûre du contraire : ils ont beau être tous
les deux blonds aux yeux bleus et nourris au bon grain, ils se ressemblent
aussi peu que… deux Vietnamiens vus par un blanc, ou deux blanches vues par un
Ghanéen (expérience vécue). Cela aurait bien faire rire Mandela, qui est né
ici, dans la région d’Eastern Cape. En tout cas, la ranger dont j’ai évidemment
oublié de noter le nom manie fort bien l’imposant 4x4 et raconte, chemin
faisant, les éléphantes (cf le post précédent pour ceux qui n’ont pas suivi).
Ces bêtes communiquent par infra-sons, parce qu’elles sont tout à fait dures de
la feuille. « Et aussi, elles font ce bruit parfois », ajoute Thomas qui se met sur le champ à émettre une sorte de grognement. Notre ranger fronce un peu les sourcils sous sa casquette, mais doit trouver discourtois de le désavouer devant nous, elle se concentre donc sur la route et continue son histoire. Les éléphants du parc
n’ont plus de défense, la faute à la consanguinité. On ne dira jamais assez les
dégâts occasionnés par la consanguinité, chez García Márquez, ça finit par une
queue de porc. Du coup, ici, on importe des éléphants du parc Kruger, histoire
de rétablir la race.
Précision utile, les éléphants ne montent habituellement pas sur les collines.
Et après un virage, comme les éléphants sont des animaux bien élevés qui ne voudraient pas décevoir les touristes, ils apparaissent enfin. En masse. Il y en a 15, sur 16 en tout, dans la réserve. Je dis « ils », parce qu’il y a un petit, d’environ 8 mois selon le ranger. Il doit mesurer à peine 2 mètres, le pauvre. Il est encore assez malhabile avec sa trompe et passe le plus clair de son temps à batifoler, car oui, un éléphanteau peut tout à fait batifoler. Les six premiers mois, ils apprennent la coordination yeux-trompe, celui-là doit être un peu en retard, comme les enfants qui ont du mal à coller des gommettes, par exemple. Quant à la matrone du groupe, le ranger la surnomme Oma, il paraît que cela signifie « grand-mère » en Afrikaans. Oma est tendue, semble-t-il, cela se voit à ses oreilles dressées. Et soudain, c’est le drame. Notre jolie ranger se retourne et aperçoit le 16e éléphant. Eléphant, car c’est le mâle qui d’ordinaire se tient à l’écart mais est venu à la rescousse, pour protéger ses femelles des envahisseurs blancs. C'est une masse énorme, un monstre de 3, 50 m qui n'est même pas particulièrement en surpoids, avec ses 5 tonnes. Et il n'a pas fait un bruit, pas même fait craquer une brindille parce que, comme on ne nous l'explique pas tout de suite étant donné que la situation est un peu tendue, il a de petits coussinets sous les pattes qui lui permettent de ne pas briser lesdits branchages. Notre guide prend soudain une teinte pâlotte, souffle, se lance dans une manoeuvre hasardeuse avec le 4x4. Car nous sommes sur une route, au bord d'un ravin. Devant nous, le chemin et la troupe, à gauche, la colline, à droite, le ravin, derrière, le mâle. La ranger tente donc le demi-tour, pour sortir de cette infernale tenaille, côté ravin. Il faut espèrer que le 4x4 aura la place de tourner. "Excuse me, can you just wait for a minute ?" demande, un peu exaspérée, Léa qui tente de cadrer une photo, manifestement toujours pas bien réveillée. La rangeuse ne prend pas la peine de lui répondre, occupée qu'elle est à diriger son gros engin. Et nous repartons, satisfaits de notre petite frayeur du jour - et de la terrible anecdote que nous allons pouvoir raconter à celles qui sont restées dans leur lit, et qui a le mérite de justifier notre lever, à nous. Car n'est-ce pas, comme dit toujours mon père, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. C'est sûrement vrai, en revanche, ça flingue bien la journée, qui est ce qui me préoccupe bien plus que le monde, actuellement.
HA ! Le fourbe !
Car, après avoir abandonné nos si jolies chambres, nous partons pour Grahamstown. Ville qui ne présente pas, à proprement parler, un intérêt évident. Mais Peter est absolument passionné par l'histoire de l'endroit, qui a été le théâtre de nombreux affrontements entre Anglais, Hollandais, Xhosas, etc. Il nous fait donc visiter un musée dont je ne parlerai jamais, ce qui m'a donc conduite à ne prendre aucune note pendant qu'il parlait, notamment parce que j'erre de banquette en banquette, tout en rêvant plutôt d'un lit. Nous déjeunons dans ladite bourgade et Peter insiste pour que l'un d'entre nous au moins aille voir la "Camera obscura", curiosité de l'endroit. Olivier, photographe du groupe, est tout désigné pour y aller et d'ailleurs, Peter ne lui laisse pas réellement le choix. Et j'ai beau m'entendre fort bien avec lui, mon amitié ne va pas jusqu'à écourter le déjeuner pour aller grimper en haut d'une tour, pour voir, selon Wikipédia, "un objectif qui permet d'obtenir une projection de la lumière sur une surface plane, c'est-à-dire d'obtenir une vue en deux dimensions très proche de la vision humaine." En revanche, Nathalie, dans un grand élan de générosité (ou de sincère curiosité, allez savoir), décide d'accompagner Olivier. Après quoi, nous partons pour l'Oceana Lodge où, nous répète Peter avec le sourire en coin de qui n'est pas peu fier de son coup, nous attend une belle surprise. Oceana, dit le programme "is a place of natural splendour and all the beauty that South Africa has to offer", voyez-vous ça. C'est aussi une "one of a kind ocean/game reserve". De l'entrée dans le parc de l'hôtel, nous déduisons que la fameuse surprise de Peter, ce sont les animaux. Ce qui nous laisse dubitatifs, puisque précisément, l'intérêt d'une réserve, ce sont les animaux. Mais bon, comme nous sommes bien élevés et pas encore complètement blasés, nous multiplions les "oh" et "ah" quand nous croisons une antilope, le fameux burger du lion. La route passe par une sorte de bois, avant de plonger dans un étang qui permet de faire connaître au touriste le frisson du 4x4 roulant dans l'eau. Comme dans les pubs pour le Camel Trophy, si vous vous en souvenez.
Alors forcément, il aurait fallu mettre quelqu'un à côté, pour qu'on se rende bien compte. Mais on a manqué de temps.
La vraie surprise, en revanche, c'est que l'hôtel surplombe l'Océan. C'est inattendu et nouveau, cela donne l'impression d'être arrivé dans un autre pays. L'endroit est moderne et décoré avec beaucoup de goût, du design et des objets ou tissus africains, une foule de détails dans les salons et bibliothèques. On nous indique nos chambres et pour une fois, je crois pouvoir dire que je suis la plus mal logée - et cela reste assez somptueux. Je suis en effet dans le bâtiment principal, qui abrite aussi la réception, la salle à manger, sa grande terrasse, la bibliothèque, avec les deux attachées de presse, Carole et Nathalie. Les autres sont répartis dans des suites un peu plus loin, dans le parc, voire une villa pour Olivier, Eric et Valentine qui en partagent une. Les chambres ont toutes des thématiques différentes et parfois, l'animal qui a son nom sur la porte est également empaillé et exposé sur un des murs. Par exemple, Carole est dans la chambre "leopard" et la bête trône en effet sur une branche, dans l'entrée. Ca ne lui plaît pas du tout, à Carole, elle est à deux doigts de demander de changer de chambre. Je lui demande ce qui la gêne, si c'est qu'elle a peur de la bête en question (parce qu'il y a assez peu de chance pour qu'elle vienne lui planter ses vilaines griffes dans le cou, en pleine nuit) ou si c'est parce qu'elle est opposée à cette pratique barbare qu'est la chasse. Mais en général, puisqu'en grande majorité, les gens ont de grands frissons quand ils voient les big five empaillés, la réaction est aussi épidermique qu'impossible à expliquer, je ne récolte que des "beeeeeeuh... non, je sais pas, c'est... beeeeeeeuh". Je ne saurai donc pas. Moi, ma chambre, c'est zèbre. Et il n'y a pas de zèbre empaillé, c'est dommage, j'aurais pris une sacrée bonne photo. D'autant plus que si les zèbres, ici, se reproduisent comme des lapins, je ne comprends pas pourquoi on n'a pas pu s'en procurer un. Cela aurait peut-être été un peu grand, me dis-je, tout en changeant de chaussettes dans l'immense dressing-room situé derrière le lit. Car il ne fait toujours pas bien chaud. Nous avons apéro sur la plage, mais je m'habille pour les frimas, on ne me la fait pas, à moi.
Je ne vous cache pas qu'il faut choisir entre faire le point sur Moussa et faire le point sur le ciel.
On nous descend sur ladite plage dans de sortes de quads couverts, après quoi, Moussa, noir comme l'ébène, dirait-on dans un mauvais roman, dispose pour nous de jolies couvertures sur les dunes. Et le spectacle commence, le soleil se couche. Olivier veut des gens sur ses photos, il fait poser Léa qui se prête d'assez bonne grâce au jeu, de mon côté, je m'enroule dans mon pashmina, ce qui devrait tuer dans l'oeuf toute velléité de me prendre en photo : en général, un personnage frigorifié sur une plage n'est pas exactement l'illustration la plus vendeuse, pour un papier. Valentine et Catherine, qui sont encore et toujours les meilleures amies du monde, demandent à Olivier de les prendre en photo, dans la lumière dorée puis rougeoyante, puis commentent les clichés ("t'es trop belle et chui trop moche, mais non quelle idée c'est toi qu'es trop belle, oh non regarde comme t'es trop choute quand tu souris, tu parles, j'ai pas du tout l'air naturel mais toi, en revanche, qu'est-ce que t'es photogénique, sérieux allez on lui demande de nous en refaire une, oh non, allez, bon d'accord mais alors la dernière"), je m'enfonce lentement dans mon pashmina qui, j'en suis sûre, devrait bientôt finir par m'avaler totalement. Remontée dans les chambres, nouveau changement de chaussettes (eh oui, le sable, c'est inexplicable que j'aie pu commettre cette erreur de bleue mais j'avais froid), puis dîner. Plutôt bon. Dans la salle à manger, sur de très grandes chaises, je suis à côté de Valentine dont la vie culinaire n'est décidément pas facile, nous en parlons et elle déteste qu'on en parle, c'est l'histoire de sa vie. Pour qu'elle ne se sente pas si seule, je parle des épices. Et tente de me connecter au Wi-fi avant d'aller me coucher, nous en convenons avec Catherine, qui est aussi pigiste high-tech : pour un hôtel de ce standing, un wi-fi aussi instable, c'est rédhibitoire. Curieusement, les autres ne semblent pas aussi affectés que nous, je dois être vaguement toxico-neto-mane. Un début de film navrant, sur ma très mauvaise télé (un no-name sud-af) qui sort lentement d'un meuble, au bout de mon lit, et c'est la quille.
Riaan, poor lonesome ranger et nourri au bon grain.
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